Chapter 8
Plus Profondément
Mois dix. Mois onze. L'année touchait à sa fin et rien n'avait changé et tout avait changé.
Il était plus profondément engagé maintenant. Plus profondément qu'au troisième, sixième ou huitième mois. Les sentiments avaient cessé d'être quelque chose qu'il observait pour devenir quelque chose qu'il habitait. Comme une maison dans laquelle il était entré et dont il avait ensuite oublié la porte. Non pas parce qu'il voulait partir. Mais parce que la maison était devenue le monde.
Il le remarquait par de petits détails. La façon dont il avait commencé à prononcer son nom dans sa tête quand il pensait à elle. Pas son nom d'utilisateur. Son nom. Celui qu'elle lui avait donné au sixième mois et qu'il avait gardé comme un cadeau.
Il le remarquait à la façon dont il avait commencé à réorganiser sa vie autour d'elle. Pas de manière évidente. Pas d'une manière que quiconque aurait pu voir. Mais ses soirées étaient rythmées par ses appels. Ses matins par ses messages. Sa cuisine par ce qu'elle pourrait aimer. Sa musique par ce qu'elle avait recommandé. Elle était dans tout. Dans la trame de ses jours. Tissée si profondément que l'en retirer déferait tout le tissu.
Il le remarquait à la façon dont il avait cessé de vouloir être ailleurs. Son appartement lui avait semblé être une salle d'attente. Un endroit où il existait entre les choses. Maintenant, il lui semblait être l'endroit où il lui parlait et cela suffisait. Cela en faisait un foyer.
Elle lui envoya un dessin au dixième mois.
Pas une photo d'elle-même. Un dessin. Elle avait parlé de son art par fragments et il avait demandé à voir quelque chose et elle avait résisté pendant une semaine puis l'avait envoyé sans prévenir.
C'était un croquis à la plume et à l'encre d'une fenêtre. Juste une fenêtre. Des lignes simples. Un rideau poussé sur le côté. Une plante sur le rebord. Dehors, juste l'obscurité. Mais l'obscurité avait de la texture. Elle avait de la profondeur. Elle n'était pas vide. Elle était pleine de quelque chose que l'on ne pouvait pas voir mais que l'on pouvait sentir.
Il le fixa longuement.
Il dit : C'est magnifique. Tu es vraiment talentueuse.
Elle dit : C'est juste une fenêtre.
Il dit : Ce n'est pas juste une fenêtre. C'est un sentiment. Tu as dessiné un sentiment.
Elle dit : N'analyse pas mon art. Je t'enverrai autre chose et tu le gâcheras.
Il dit : Je n'analyse pas. Je te dis ce que je vois.
Elle dit : Que vois-tu ?
Il dit : Quelqu'un qui regarde l'obscurité sans en avoir peur.
Elle ne répondit pas pendant un long moment.
Puis elle dit : Tu vois trop de choses.
Il dit : Je te vois. C'est tout.
Elle dit : C'est tout.
Il pensait à elle constamment. Pas de manière obsessionnelle. Pas d'une manière qui le consumait ou l'empêchait de fonctionner. Mais d'une manière qui était simplement toujours là. Comme une chanson jouant dans une autre pièce. On ne distingue pas les paroles mais la mélodie est là, courant sous tout, colorant le silence.
Il était sous la douche et pensait à elle. Il cuisinait et pensait à elle. Il lisait et pensait à elle. Il travaillait et quelque chose lui rappelait une de ses paroles et il s'arrêtait et souriait à son écran comme un idiot puis reprenait ce qu'il faisait.
Il pensait à elle quand son fils était là. Quand son fils jouait aux trains sur le sol et riait de quelque chose et il pensait à Lily et à la façon dont elle parlait de sa fille et à ce que ce serait si leurs enfants existaient dans le même espace. Deux petits êtres humains. Des âges différents. Des mondes différents. Il se demandait si son fils l'aimerait. Il pensait que oui. Elle était drôle, vive et gentille sous tout ça et les enfants pouvaient le sentir. Ils pouvaient sentir la gentillesse sous la vivacité.
Il pensait à elle quand son fils n'était pas là. Quand l'appartement était vide et que les trains étaient rangés et que les petites chaussures n'étaient pas près de la porte. Il pensait à elle alors plus que tout parce que le vide avait une forme et cette forme était son absence.
Il lui raconta des choses qu'il n'avait dites à personne.
À propos de son père. Qui avait été silencieux et distant et était mort quand il était jeune et dont la mort avait laissé un vide qu'il avait passé toute sa vie à essayer de combler, d'ignorer ou de prétendre qu'il n'existait pas. Il lui raconta comment il avait grandi en ayant l'impression d'être à la fois trop et pas assez. À propos des relations qui lui avaient appris à être prudent. À propos de la mère de son enfant et comment cela s'était passé et comment cela s'était terminé et comment la fin avait été plus silencieuse que le début et en quelque sorte pire pour cela.
Il lui racontait ces choses à trois et quatre heures du matin quand le monde était sombre et que le téléphone était chaud contre son oreille et que sa respiration était le seul son. Il lui racontait par morceaux. Jamais tout d'un coup. De la même manière qu'elle lui racontait son enfance. Par fragments. Par bribes. Lui faisant confiance avec chaque morceau et attendant de voir si elle le retiendrait ou le laisserait tomber.
Elle retint chaque morceau.
Elle dit un jour : Tu ne parles pas beaucoup de toi. Tu m'écoutes parler de moi toute la journée et tu ne fais jamais. Je ne sais pas. Tu ne demandes jamais la même chose.
Il dit : Je ne suis pas très doué pour parler de moi.
Elle dit : Je sais. C'est pour ça que je te le dis. Parce que tu écoutes tout le monde et personne ne t'écoute et ce n'est pas juste. Pas même envers toi-même.
Il dit : Tu m'écoutes.
Elle dit : Oui. Mais je veux plus. Je veux les parties que tu ne me donnes pas. Les parties que tu gardes. Je les veux aussi.
Il dit : Ces parties ne sont pas jolies.
Elle dit : Je n'ai pas demandé du joli. J'ai demandé du vrai.
Alors il lui donna du vrai. Lentement. Avec précaution. Comme il faisait tout. Et elle prit chaque morceau et le tint comme il tenait les siens. À deux mains. Avec soin. Sans broncher.